Insurrection gitane
Par Andy JADEAU photo de profil Andy JADEAU
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Insurrection gitane

Commémorer l'insurrection tsigane du 16 mai 1944 c'est faire vivre l’héritage d’insoumission qui doit continuer de nous porter dans cette période où l'histoire résonne.

« Ils ont eu la graisse, ils n’auront pas la peau » - Raymond Gurême, résistant

Le 16 mai 1944, à Auschwitz-Birkenau, les détenus du « camp pour Tsiganes » armés de pioches, de barres de fer et d’armes improvisées, ont repoussé les SS venus pour accomplir la phase d’extermination. Si cette date de « l’insurrection Gitane » est si peu connue, c’est parce qu’elle est peu mise en avant mais surtout parce qu’elle subit les mêmes logiques que celles que subissent les Gitans, Roms, Manouches, Sinti, Yéniches et Voyageurs.

L’antitsiganisme est un racisme particulier. Pointer ses singularités n’est pas ici affaire de compétition et de division entre les opprimés dans la lutte antiraciste qui est la nôtre, c’est l’affaire de se battre contre ce dont il souffre le plus : le silence et la relégation.

L’actualité de ce racisme vient d’un héritage historique lourd de déshumanisation et de négation de ces communautés, qui va de l’exclusion, la mise en esclavage, à la déportation et au génocide. En France, déjà sous Louis XIV, tous les « bohémiens mâles » sont condamnés aux galères à perpétuité, les femmes tondues et les enfants enfermés dans des hospices. En 1940, avant même la défaite contre l’Allemagne, l’État Français assigne à résidence « les nomades », déjà fichés avant-guerre, qui seront ensuite enfermés dans des camps d’internement. Le dernier camp pour « nomades » français à fermer ne le sera que bien après la fin de la guerre, en juin 1946, et aucune aide, indemnisation ou reconnaissance ne sera proposée. Quant au Samudaripen ou « meurtre total », c'est à dire le génocide desdits Tsiganes par les allemands, il aura fallu attendre 2026, soit plus de quatre-vingts ans de combat, pour qu’une résolution européenne le fasse enfin reconnaitre officiellement. 

Les exemples traversent toute l’histoire de ces communautés ici et ailleurs, et sans en faire une liste exhaustive, ils nous permettent de comprendre les effets d’un tel traitement, de comprendre comment se construit pour une population une méfiance des institutions qui devient dès lors, si ce n’est une question de survie, au moins une affaire de dignité. Ce qui est en tension ici, c’est en partie la résistance à un modèle qui veut s’imposer à tous : résistance à l’intention implacable de faire rentrer dans le moule une minorité qui le rejetait ; résistance aux injonctions d’un État moderne et d’un capitalisme émergeant vécues comme autant de chaines que ces peuples libres ne sauraient plus supporter au nom d’une nation qui les écrase.

Même si aujourd’hui la situation peut sembler différente de celle du siècle précédent, lesdits Tsiganes sont toujours en bas d’une hiérarchie raciale implicite qui sert le pacte racial et la division du peuple. En témoigne le niveau sans équivalent d’acceptation sociale de la violence matérielle et symbolique à leur égard. 

On peut citer un traitement ethnoracial différent toujours en place dans l’administration française avec la catégorie administrative des « gens du voyage ». Les places désignées qui contraignent arbitrairement un mode de vie, obligent à la ségrégation et à la relégation dans des espaces insalubres, pollués et volontairement inaccueillants. A cela s’ajoutent les entraves à la scolarisation, à l’installation dans certaines communes, le refus de certains droits sociaux, les victimes récurrentes des forces de police, le fichage de familles associées racialement à la criminalité, les appels réguliers au génocide sur les réseaux sociaux, les expulsions manu militari des « camps de roms » déjà dans des situations d’extrême précarité... 

Les préjugés et stigmates les plus crasses sont rarement questionnés ou censurés, ils sont même tolérés et alimentés par le champ politique et médiatique. Combien de ces rumeurs médiévalesques d’enlèvement d’enfants, de trafics d’organes sont systématiquement associées à la communauté ?  

Pour donner quelques exemples éclairants, en 2013, le maire de Cholet déclare publiquement à propos de voyageurs qui s’installent dans la ville « Hitler n’en a pas tué assez ». Il sera réélu pour deux mandats dès le premier tour avant de perdre les dernières municipales à la faveur d’une division de la droite. En 2024 en Haute Savoie, Angela Rostas, une mère de famille rom enceinte de 7 mois est tuée de sang-froid à coup de fusil par deux individus qui avaient quelques jours plus tôt tirés sur un camp de voyageurs à proximité. Ce meurtre ignoble a été à peine couvert médiatiquement et son caractère raciste n’est à ce jour pas garanti d’être retenu. 

En 2021, F. de Varennes, rapporteur de l’ONU, déclarait pourtant : « Les États doivent faire davantage pour lutter de manière proactive contre les signes croissants d'intolérance et d'attaques contre les Roms et les autres minorités, en particulier les crimes de haine et les attaques sur les médias sociaux ». Il qualifiait de « tragique » le fait que près de 80 ans après le génocide des Roms, les minorités, et en particulier les Roms en Europe et dans d'autres parties du monde, sont de plus en plus victimes de discours haineux et soient prises pour cible par des politiciens et d'autres personnes. Il concluait et avertissait : « Nous avons vu ce qui s'est passé lorsque les membres de la minorité juive dans l'Allemagne nazie ont été dépeints comme étrangers et antagonistes à la nation et aux valeurs et à la culture allemandes […] et aujourd'hui, les Roms sont à nouveau confrontés au même type de rhétorique de division ».

Si cette cause antiraciste est à peine défendue politiquement même à gauche, c’est qu’elle brûle les doigts dans une perspective électorale, car encore une fois, ce racisme est si ordinaire qu’il est coûteux à dénoncer et peu rentable. Mais c’est avant tout un enjeu moral, car c’est une certitude que l’antiracisme ne peut-être qu’un antiracisme total et politique dans une perspective d’émancipation. Il faut s’intéresser aux conditions sociales dans lesquelles sont mises ces populations, comment sont construites ces divisions et comment elles participent pleinement à la reproduction de l’ordre social et du capitalisme. A cet égard, nous devons saluer le travail de plusieurs députés de La France Insoumise qui essaient de visibiliser ces enjeux, et tout particulièrement l’engagement d’Ersilia Soudais. De la même façon, nous devons nous réjouir de l’émergence d’une jeune génération de militants voyageurs qui tentent de s’organiser en collectifs et de donner une place et une voix politique nécessaire à cette lutte, car la libération du peuple sera l’œuvre du peuple lui-même.

Le 16 mai 1944, nos anciens ont refusé de mourir sans se battre. Aujourd’hui, commémorer cette journée, c'est faire vivre l’héritage d’insoumission qui continue et doit continuer de nous porter dans cette période où l’histoire résonne.

« Suivez-moi, Tsiganes du monde entier,

Les routes sont ouvertes pour les voyageurs,

L’heure est venue de nous lever, peuple Rom,

Si nous nous levons, nous irons loin ! »

Djelem Djelem

Par Andy JADEAU photo de profil Andy JADEAU
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Racisme / Antiracisme Lutte des classes