J'ai récemment relu quelque chose que j'avais moi-même écrit dans mes notes. Ce n'était pas formulé exactement de la même manière, mais cela faisait écho à mon propre parcours. Mahmoud Darwich a écrit:
"Je suis de là-bas. Je suis d'ici et ne suis ni de là-bas ni d'ici. J'ai deux noms qui se rencontrent et se séparent, deux langues, mais j'ai oublié laquelle était celle de mes rêves”
Ces mots m'ont émue. Parce qu'avant même de les lire, j'avais souvent écrit des pensées semblables, sans savoir que d'autres, ailleurs, portaient les mêmes questions.
J'ai deux noms.
L'un m'a été donné à ma naissance : Elvan. Un prénom choisi dans un contexte où les prénoms kurdes étaient interdits, adapté aux exigences d'un État qui refusait jusqu'à l'existence de certaines identités.
L'autre, Alice, est celui que j'ai choisi lorsque je suis devenue française.
Pourtant, longtemps, je ne me suis sentie ni Alice ni Elvan. Elvan portait déjà une histoire qui me dépassait. Alice représentait une autre forme d'adaptation, le désir de traverser ce nouveau pays avec moins d'obstacles, moins de regards, moins de préjugés.
Il se trouve que même en exil, le cœur construit une patrie.
Avec un peu de recul, je me sens parfois orpheline de ce monde. Je porte en moi les douleurs des autres comme si elles traversaient mon propre corps. Et parfois, au contraire, je redeviens légère, presque insouciante. On nous appelle les exilés, les immigrés, les enfants d'immigrés.
Mais d'où avons-nous réellement migré ?
Chaque pays traversé nous a imposé ses règles, ses drapeaux, sa langue. Chaque puissance qui nous a dominés a tenté de nous faire oublier ce que nous étions pour faire de nous son reflet. Sa langue, sa culture, sa manière de vivre. On a souvent voulu nous dépouiller de nos richesses, même les plus intimes : notre mémoire, nos récits, nos imaginaires.
Alors on finit parfois par devenir ces êtres suspendus entre plusieurs mondes. Ni tout à fait d'ici, ni tout à fait d'ailleurs.
Et pourtant, ceux qui se croient solidement enracinés ne sont pas si différents. Parce que nous sommes faits de la même matière : des êtres humains traversés par les mêmes injustices, les mêmes douleurs, les mêmes violences sociales. Nous vivons ensemble dans une société qui marchandise jusqu'à nos pensées, qui transforme les individus en consommateurs et les citoyens en spectateurs.
Lorsqu'on me demande qui je suis, je réponds parfois : je ne suis rien. Sans pays. Sans langue parmi mes trois langues maternelles. Orpheline du monde.
Mais c'est justement parce que je ne suis rien que je peux être tout. Ressentir les souffrances de tous les peuples. Entendre les luttes qui traversent chaque terre. Refuser qu'une frontière décide quelles vies méritent notre compassion et lesquelles peuvent être oubliées.
Oui, mon pays existe. Mais quel pays, puisque je n'en ai nommé aucun depuis le début ?
Mon pays est un pays sans nom, sans drapeau, sans couleur. Mon pays, c'est celui que je porte en moi. J'habite une nation invisible, celle des apatrides, des déracinés, de tous ceux qui cherchent leur place sans jamais la trouver tout à fait.
C'est peut-être pour cela que cette nation-là me semble la plus humaine. On y pleure toutes les pertes. On y célèbre toutes les victoires. On y entend toutes les langues. On y reconnaît chaque être humain comme faisant partie d'un destin commun.
Je rêve alors que mon pays d'accueil soit à la hauteur de ceux qu'il accueille. De tous ceux qui se sentent français tout en portant d'autres mémoires, d'autres histoires, d'autres horizons. Car au fond, nos racines les plus profondes demeurent les mêmes : elles plongent dans la Terre.
Nous partageons tous la même condition humaine. Pourtant, nous continuons à dresser des frontières entre nous : pour une langue, une couleur de peau, une origine ou une croyance. Nous oublions que les mêmes joies, les mêmes peines, les mêmes inquiétudes et les mêmes aspirations traversent chaque existence.
Alors créons une autre identité : celle des exilés rejoignant les enracinés. Une identité qui ne demande à personne de renoncer à ce qu'il est pour appartenir au collectif. Une identité fondée sur ce qui nous relie plutôt que sur ce qui nous oppose.
Peut-être naîtra alors une nouvelle France. Une France qui ne craindra plus ses multiples visages parce qu'elle y reconnaîtra sa propre réalité. Une France qui regardera chaque être humain comme un membre à part entière du peuple, quelle que soit son histoire. Une France fidèle à sa promesse d'égalité, non comme un slogan, mais comme une réalité vécue.
Une France de l'humanité, de la justice sociale et des droits du vivant. Une France qui comprendra que nos racines les plus profondes ne plongent pas dans les frontières, mais dans la Terre que nous partageons. Une France qui saura que son avenir ne se construira ni dans le rejet ni dans la peur, mais dans la solidarité entre tous ceux qui décident de faire société ensemble.
Car au fond, les exilés, les déracinés et les enracinés partagent déjà quelque chose de plus grand que leurs différences : la responsabilité de transmettre aux générations qui viennent un monde plus juste que celui qu'ils ont reçu.